Yann S., 30 ans, écope de 6 mois de prison avec sursis. Mais le tribunal de Dijon n’a pas répondu à toutes les demandes concernant les dommages et intérêts.

Chevalier blanc ou harceleur obsédé par la marque Apple, doublé d’un «comportement inquiétant», comme l’a suggéré le procureur Jean-Luc Chemin. C’était la question soulevée ce mardi après-midi, devant le tribunal correctionnel de Dijon, chargé de juger le cas de Yann S., 30 ans, le Dijonnais rendu célèbre pour avoir attaqué avec une boule de pétanque la boutique Apple Store de la Toison d’Or le 29 septembre dernier. La vidéo des faits, publiée sur Youtube par un anonyme, a fait le tour du monde et a été vue, à ce jour, par 1 125 341 personnes.
C’est un jeune propre sur lui, à la barbe bien taillée, aux cheveux gominés, visiblement intimidé par le tribunal, qui s’est présenté à la barre ce mardi.
Tout le contraire de la description des policiers, qui l’ont interpellé sur place en signalant des « propos incohérents » et un individu « très excité », « à la tenue désordonnée » et, selon le rapport de police, « émanant une forte odeur d’alcool » (même le certificat médical rejette cette hypothèse, ndlr).
Après le rappel des faits par la présidente, Anne-Laure Barnaba, le prévenu a été appelé à s’exprimer. Une première depuis l’affaire.

«Je me sentais humilié, rabaissé»

Accusé de dégradations de biens pour un montant estimé par Apple de 57 211 euros, le jeune homme, actuellement sans emploi et allocataire du RSA, s’est avancé vers la barre, parlant d’un ton calme, voire un peu intimidé. Bien évidemment, il n’a pas nié l’attaque du magasin. Mais en minimisant les violences sur le vigile. Sur les faits en eux-mêmes, il a décrit son état d’esprit en se rendant au magasin : « je me sentais humilié, rabaissé. La cause, un Iphone 6, au dessus de ses moyens financiers mais qu’il explique être « un cadeau de Noël ». Sauf que l’outil est défectueux selon lui. Depuis 9 jours, il dit avoir essayé de contacter le service commercial de la marque, sans réponse claire de la marque.
S’estimant dans son bon droit et invoquant la législation européenne sur la consommation, il s’est rendu en tramway à la Toison d’Or pour avoir ses réponses. Il a reconnu avoir volontairement pris avec lui la boule de pétanque et un gant, «au cas où».
Il accuse également le vigile, «il était agressif avec moi car il avait fouillé mon sac juste avant, sans voir la boule de pétanque et craignait une sanction de sa hiérarchie».
Conduit au commissariat de Dijon pour y être placé en garde à vue, il a, selon la présidente, « refusé de signer les PV d’audition, refusé la visite d’un psychiatre et refusé des prélèvements ». Une attitude a son désavantage.
« Je regrette mon comportement totalement disproportionné », a-t-il reconnu. Tout en minimisant les violences sur le vigile dont il est accusé : «je l’ai étranglé par réflexe de défense, j’étouffais », décrivant un affrontement entre un homme de «120kg » alors que lui dit peser 70kg.

«Comportement inquiétant»

« Il n’a pas seulement procédé à un saccage, mais aussi à des violences hélas bien ordinaires, sur des vigiles. Par ailleurs, il n’exprime aucun regret, sauf sur les objets », a décrié Jean-Philippe Morel, avocat (Dijonnais) du vigile. Comprenant l’aspect « consommateur rebelle contre la multinationale », il a pondéré : «non, Monsieur n’est pas le Robin des Bois des temps modernes de la consommation ». Avec un axe, « remettre la victime au centre du procès ». Pour lui, c’est un « coup narcissique ». « Aujourd’hui, n’importe qui avec un téléphone devient reporter. Avec plus de 11 millions de vues sur les réseaux sociaux, mon client (le vigile, ndlr)  est une victime collatérale de tout ce buzz », créé selon lui par un prévenu « d’un grand sang-froid et d’un grand professionnalisme ».
Rappelant que la procédure n’indiquait pas que son client avait croisé Yann S. juste avant, il a demandé 1500 euros de provision, décrivant son client comme une jeune homme courageux, originaire d’Afghanistan, « qui ne méritait pas de se retrouver ainsi sur la toile ».

«Vous allez juger un héros, vraiment ? »

Représentant Apple, Me Pascal Gennetay, avocat parisien, a été tranchant, d’entrée (et très ironique), en lâchant, «vous allez juger un héros ». Manière pour lui de déclamer un véritable réquisitoire contre un homme qui, selon lui, « a agit comme au moyen-âge, selon une loi du Talion barbare ». Avant d’avancer, ce n’était pas dans la procédure, que ce n’est pas la première fois que Yann S. avait à faire à Apple. « Il a réussi a avoir les 3 numéros du directeur commercial d’Apple France. En lui disant au téléphone, ‘je vais violer ta mère, je vais lui ch… dessus ». Parlant d’appels « malveillants », de « menaces de mort » sur des personnel d’Apple, d’un précédent à Aix-en-Provence, etc.
« Il a la trentaine, en échec social et il veut apparaître comme un chevalier blanc mais sa démarche est systématique ».
Demandant bien évidemment le remboursement des dégâts.
Même son de cloche pour l’avocat du groupe Unibail-Radamco, Me Georges Benelli, qui représentait la Toison d’Or et le syndic, qui a, lui, demandé 30 000 euros au titre du préjudice fait au centre commercial dijonnais.

Réquisitoire sucré-salé

Le procureur Chemin, lors de son réquisitoire, n’a pas voulu visiblement « charger la mule ». Même si, a plusieurs reprises, il a insisté sur le « comportement inquiétant » du jeune homme ce jour-là. Il a requis 2 ans de prison avec sursis avec mise à l’épreuve, une obligation de soin et de travailler, de payer les indemnités aux différentes parties civiles, ainsi que l’interdiction de fréquenter la Toison d’Or et enfin, un stage d’éducation à la citoyenneté.
Restait à Me Anne-Sophie Henriot à défendre Yann S.
Sa plaidoirie a été longue. Mais instructive. On y a notamment appris que, malgré la grosse facture exigée par Apple, les policiers n’avaient pas été en mesure d’évaluer par eux-mêmes le préjudice, puisque la boutique avait fait « le ménage » avant l’arrivée des policiers et qu’ils n’ont pas pu voir un seul des appareils endommagés. Elle a notamment pointé, «l’ampleur disproportionnée de ce dossier ». « Ca a pris cette ampleur car Apple en était la victime. Mais qu’en aurait-il été si ca avait été un magasin de téléphonie de quartier ? ».
Sur la célèbre vidéo, elle a également précisé, «elle a été prise à son insu, cette médiatisation, on ne peut pas lui reprocher».
Retraçant le contentieux entre son client et la marque, elle a expliqué, « est-ce que vous avez déjà essayé d’appeler Apple ? Depuis le 20 septembre et jusqu’au 29 septembre, il a été 9 jours sans téléphone portable. Le jour des faits, il a essayé d’appeler 15 fois le matin, sans arriver à les joindre. On l’a même mis en attente durant 3h !». Elle a même précisé qu’à la demande d’Apple, il avait envoyé par mails tous les justificatifs demandés pour rembourser un portable effectivement défectueux. « Il est d’ailleurs venu au magasin avec les justificatifs et le téléphone en question ».
Elle a également indiqué que ce type d’iPhone avait fait l’objet d’articles de presse, « UFC Que choisir avait titré sur les problèmes de ce type d’iPhone ».
« L’humiliation, c’est ca qui l’a mené à agir », a-t-elle soutenu.
Avant d’épingler Apple sur son évaluation du préjudice, «vous ne pouvez pas faire une jurisprudence Apple aujourd’hui dans ce tribunal ».

Verdict assez clément

Au final, Yann S. après une délibération assez longue, s’en tire relativement bien. Bien que le tribunal a suivi les réquisitions du procureur, Yann S. devra indemniser le vigile pour ses violences à hauteur de 300 euros.
Apple ne sera remboursé « que » à hauteur de 17548 euros.
Quant aux propriétaires de la Toison d’Or et au syndic, ils ont été déboutés…
Yann S. ne sait pas encore s’il fera appel.

Article Paru dans infos-dijon.com, le mardi 25 octobre 2016 par Bruno Lédion